Interdire le mobile à l’école : partie immergée de l’iceberg de l’enjeu de l’Éducation au numérique

Publié le 11 décembre 2017 à 17h06

Elsa M.

Pas de commentaire

Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation s’est exprimé dimanche 10 décembre au micro de RTL-Le Figaro-LCI. Il a notamment exprimé sa volonté d’interdire la détention du smartphone dans les établissements scolaires. L’application de cette mesure représente d’ailleurs une promesse de campagne de l’actuel président Emmanuel Macron. Si cette disposition devrait être mise en oeuvre pour la rentrée 2018, elle soulève néanmoins de nombreux enjeux. Entre éducation nécessaire aux usages du numérique, et notion de santé publique concernant l’exposition aux écrans, les acteurs de l’Éducation nationale peinent à trouver une orientation cohérente.

Smartphones interdits ou non, nouveaux outils pédagogiques, initiation à Internet : le chantier du numérique à l’école

Le développement du smartphone chez les jeunes : une dimension à prendre en compte

Depuis le développement du smartphone, le marché des jeunes utilisateurs n’a fait qu’augmenter. Déjà en 2006, près de 80% des jeunes entre 12 et 17 ans étaient en possession d’un mobile. Parmi eux, un sur deux a pu en bénéficier avant l’âge de treize ans. À ce jeune âge, l’obligation scolaire est encore de mise. L’avantage d’un smartphone, c’est précisément de pouvoir permettre une mobilité, c’est à dire de l’emporter partout avec soi. À un âge où la socialisation est particulièrement importante pour le développement psychique, le téléphone est une aubaine. Ce n’est donc pas surprenant de constater que cette tendance de 2009 s’est confirmée. Aujourd’hui, les jeunes entre 12 et 17 ans sont 92% a détenir un mobile.

Evaluation des pratiques du numérique des Français, les smartphones sont détenus par 92% des 12-17 ans.

Graphique du baromètre du numérique pour 2017 avec la proportion d’individus disposant d’un smartphone par catégorie d’âge. 92% des 12-17 possèdent un smartphone.

Face à ce constat, les pouvoirs publics ont pris la mesure de la nécessité d’agir. Il s’agit de s’appuyer sur ces nouveaux modes et usages pour accompagner la société vers une transition numérique. Si dans les premières années du développement du mobile, la question se posait encore de la légitimité des plus jeunes à avoir accès à ces appareils, aujourd’hui, elle se pose en d’autres termes. Comment éduquer les plus jeunes à cet univers ? Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l’Éducation nationale avait envisagé le problème sous l’angle de l’éducation au numérique. Avec cette thématique il s’agissait de fournir un encadrement et des apprentissages dans le domaine du numérique. Équipements, ressources et formation devant être prodigués aux élèves. Et ce, même si ces derniers sont nés avec l’ère d’Internet. Car si cet environnement leur est familier, cela n’empêche qu’il exige une pédagogie et des apprentissages adaptés.

Rénover l’éducation face aux défis du numérique

L’évolution des pratiques s’est d’abord effectuée sans cadre. Ainsi, avant 2010, aucune loi ni code ne spécifiait de directives au sujet de la détention des smartphones dans les établissements scolaires. Avec le code de l’éducation, mis en vigueur le 14 juillet 2010, une règle nationale prenait position pour réguler l’usage de cet objet dans l’enceinte des établissements :

“Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l’utilisation durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d’un téléphone mobile est interdite.”

Il s’agissait ainsi de déterminer un axe uniforme pour toutes les écoles. Néanmoins, des divergences de position pouvaient encore avoir lieu. Certains ont prôné la fermeté sur la question avec l’interdiction pure et simple. D’autres ont suivi la directive avec une tolérance plus ou moins affirmée, pendant les périodes qui ne sont pas dédiées à l’enseignement scolaire comme les récréations, ou les pauses.

Enfin, notamment depuis le Plan d’Education au Numérique élaboré par Najat Vallaud Belkacem en 2015, des enseignants se sont emparés de cet outil pour ajuster leur pédagogie. Le smartphone pouvait alors devenir une interface commune au professeur et aux élèves, pour les éduquer à un usage, tout en devenant un outil au même titre que les ordinateurs et tablettes dont l’État a voulu doter les élèves.

Entre stratégie globale et propositions successives

Depuis l’émergence de cet enjeu du numérique, les directives et orientations ont souvent été contradictoires. Le plan d’éducation au numérique avait fait beaucoup d’émules. Si Emmanuel Macron avait encouragé la société de la mobilité pendant sa campagne, l’interdiction pure et simple des smartphones à l’école faisait aussi partie de ses propositions. Pourtant la poursuite des objectifs de formation au numérique à l’école est toujours en cours.

Le numérique à l'école, entre nécessité et problématique.

Les méthodes d’enseignement se sont adaptées aux enjeux du numérique pour initier les internautes de demain à être responsables et autonomes.

Le numérique a par exemple permis davantage de contrôle et de suivi avec l’utilisation d’espace numérique de travail. Pourquoi refuser ensuite à des utilisateurs connectés la possibilité de réguler eux-mêmes, avec autonomie, leur temps passé avec ces appareils ? Par ailleurs, on peut se demander dans quelle mesure ces règles sont pertinentes pour s’appliquer indifféremment de l’âge de 3 à l’âge de 15 ans.

Désormais, c’est donc l’enjeu de l’interdiction du portable à l’école qui cristallise le débat autour des prérogatives de l’éducation nationale. Transmission des apprentissages, accompagnement dans le numérique mais aussi prévention. Tels sont les enjeux que les dispositions récentes ont souligné. La difficulté, de la part des gouvernements successifs à donner une voie claire au sujet du numérique, est la conséquence d’une évolution rapide des usages. Mais aussi d’une difficulté à élaborer une stratégie globale efficace pour l’éducation des citoyens de demain. Une jeunesse forcément différente des précédentes.

Interdire les smartphones pour la rentrée 2018: réalisation d’un objectif de campagne par le ministre de l’Éducation

Une réforme “de santé publique”

Le ministre de l’Éducation souhaite ainsi appliquer l’un des objectifs de campagne du président. Il ne s’agit pas seulement d’interdire le smartphone mais aussi de favoriser les chorales dans les établissements. Si la priorité donnée à l’éducation était affirmée par l’actuel président, on peut se questionner sur la cohérence et le véritable projet soutenu pour la jeunesse.

Le ministre affirme ses positions quant à la place du téléphone portable à l'école. Une place au numérique oui, mais de manière encadrée.

Le ministre Jean-Michel Blanquer a affirmé sa position sur le mobile à l’école le 10 décembre. Un usage du numérique pour les jeunes, oui mais de manière encadrée. L’interdiction à l’école et au collège a aussi vocation d’exemple pour l’éducation dans les familles.

Manifestement ce n’est pas le principal argument avancé pour justifier cette annonce. Pour le ministre, il s’agit en effet d’une mesure de santé publique. Cette disposition pourra aussi encourager la vigilance des parents à l’extérieur de l’école. “L’exposition doit être limitée y compris dans le temps hors école.” argumente Jean-Michel Blanquer. Il ajoute que l’exposition aux écrans doit vraiment être limitée, “surtout avant 7 ans”.

Pourtant, la majorité d’entre eux bénéficient d’une pluralité de canaux, à domicile ou via l’école. Grâce à la baisse du prix des forfaits, parfois même à 0 euro,  les parents ont pu être de plus en plus tentés d’offrir un smartphone à leur enfant. Par ailleurs le développement et l’encouragement aux espaces numériques de travail peut alors sembler paradoxal. De même avec le TBI, Tableau Blanc Interactif de plus en plus utilisé, y compris dans les classes de primaire.

Les enfants dans les écoles peuvent s'essayer au numérique grâce au TBI.

Exemple de TBI, les enfants ont alors l’occasion de s’essayer aux usages du numérique avec ces tableaux dès le primaire, au sein de la classe.

Des modalités pratiques encore en questionnement

L’Éducation nationale souhaite mettre en oeuvre cette réforme pour la rentrée 2018. Mais le délai paraît court pour concrètement appréhender ce changement. Si certains établissements avaient déjà ce système, d’autres vont devoir changer de perspective à 180 degrés. Ce changement implique des questions pratiques à ne pas négliger.

De fait, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer a précisé son idée : ” En conseil des Ministres, nous déposons nos téléphones dans des casiers pour nous réunir. Il me semble que cela est faisable pour tout groupe humain, y compris une classe.” On peut toutefois se demander si des jeunes qui se sont familiarisés au numérique depuis leur naissance, ne représentent pas un groupe humain très différent. C’est aussi ce que le représentant du SNPDEN, syndicat national des personnels de direction de l’Éducation Nationale, M.Tournier, a avancé : “les élèves ne sont pas des ministres”.

L’un des plus importants syndicats de représentants de parents d’élèves, la FCPE a également pointé les difficultés de mise en place qu’une telle disposition pouvait donc occasionner. Gestion du matériel, des locaux, de l’emploi du temps dédié à la restitution des téléphones, sont des aspects encore flous. Jean-Michel Blanquer a évoqué le fait que les modalités sont en train d’être réfléchies.

Les enfants et l'utilisation du portable dans les écoles, une problématique pas juste numérique.

Se séparer de son smartphone à l’entrée de l’école est une question  qui se pose en termes pratiques et numériques.

La question des moyens ainsi que de la cohérence du projet pédagogique global, à l’échelle nationale est donc posée suite à cette annonce. Par ailleurs, le développement généralisé au territoire des connexions, et l’essor des applications pour de nombreuses utilisations témoignent de la nécessité de s’adapter à cette nouvelle société. La transition numérique pour les jeunes utilisateurs est-elle seulement une question qui se pose dans l’enceinte de l’école ? Cette mesure annonce-t-elle le chant du cygne smartphone dans les cours de récréation ? Le téléphone portable ne représente finalement que la partie immergée de l’iceberg de la transition numérique. C’est aussi la question de la responsabilisation des utilisateurs, même les plus jeunes, qui est posée. Et aussi celle plus générale de la mission à assumer par l’école dans la société.

N'oublie pas de partager !

9 articles publiés

Elsa Mokrane

Elsa Mokrane

Opérateurs, smartphones, forfaits... Elsa ne manque pas de vous tenir informé des avantages et inconvénients des nouveaux mobiles et des nouvelles offres des opérateurs.

Donnez votre opinion : commentez !

Poster un Commentaire

avatar